Comment avoir une vie intérieure

Chez citrongingembre, vous savez bien que nous cultivons – comme les élèves du Portique – aussi bien l’entretien du corps que de l’esprit. Tout ce que je peux vous dire c’est que les exercices proposés ci-desssous vous seront plus utiles à long terme que ce énième manteau Zara (reposez le immédiatement, et allez vous offrir pour le même prix la Pléiade des Stoïciens qui durera beaucoup plus longtemps), ou ce dernier régime détox, qui finira ruiné dans les verres de rosé, et les tranches de mozarella.

Non il ne vous servira à rien de vous abonner à ces nouvelles revues qui fleurissent dans les kiosques (de Flow à Happinez), ni de vous lancer dans une cure de jus d’artichaut dans l’espoir de purger vos intestins comme vos circuits neuronaux rouillés. Ni de vous inscrire à ce énième cours de méditation. Et reposez aussi ce livre de coloriage « zen », sauf si vous êtes né après 2004.

« À un disciple qui se croyait sans passions, un père du désert d’Égypte, Abba Sisoès, dit « Rentre dans ta cellule, assieds-toi quelques heures sur ta chaise sans rien faire, et tu verras ce que te font les passions ».

cité par François Sureau, in Je ne pense plus voyager.

La première chose à faire c’est d’arrêter de se distraire. Oui, je sais, je ne vous apprend rien, vous avez lu Les Pensées aussi (sinon je vous propose de commencer par là, ça me désolerait que vous perdiez du temps à lire ce blog si vous n’avez jamais lu Pascal). Tant que vous serez distraits, il vous sera impossible de vous retrouver face à vous même dans l’enfer des passions, comme les Pères du désert. Évidemment, arrêter de se distraire fait partie de ces choses infiniment faciles sur le papier et quasi impossible dans la vraie vie. Quelques exemples pour arrêter de se distraire : faire un voyage en métro sans regarder son smartphone, ne plus regarder de séries, ni de blogs (même celui-là malgré ses bénéfices incontestables),  ni de films, ne plus lire de romans, évidemment cesser de contempler des photos de cake sans gluten et de coffee shop aux murs blancs sur les réseaux sociaux. Ah oui et aussi arrêter de parler à tout va pour dire des choses insignifiantes (météo, menu du soir, ragots de bureau). Voire arrêtez de parler tout court.

La seconde est d’apprendre à s’ennuyer. Vous allez vous en rendre compte très vite, quand on supprime la distraction : soit on s’ennuie mortellement, soit on fait une crise d’angoisse (parfois les deux en même temps). Il faut apprendre à apprivoiser cet état et découvrir qu’on n’en meurt pas. Parce que malheureusement les choses intéressantes de la vie (maîtriser parfaitement la confection des choux à la crème, établir un registre intégral des personnages de la Comédie Humaine, écrire un grand roman, courir un 100km) nécessitent une part de répétition, de monotonie, bref d’ennui.

La troisième est de fréquenter des personnes qui ont elle-mêmes une vie intérieure (comme Nicolas Poussin, Nikolaus Harnoncourt (paix à son âme), ou Simone Weil). Si vous n’en connaissez pas dans votre entourage immédiat, ne vous découragez pas. Rappelez vous comme l’ont dit en leur temps François Mitterrand et Louis Pauwels que « l’esprit peut tout ». Ou comme dirait Emmanuel Berl « les morts sont souvent moins morts qu’on ne le croit, et les vivants moins vivants ». Et des gens morts qui ont une grosse vie intérieure il y en a eu DES TONNES. En plus  ils ont souvent laissé des textes, des symphonies, des tableaux, bref il ne vous suffira souvent que d’une carte de médiathèque, ou d’une entrée au musée.

La quatrième est de vous adonner le plus souvent possible à des activités méditatives en essayant de vous concentrer sur ce que vous faites. Sans penser aux impôts, au dîner de demain, ou aux travaux dans votre appartement. La méditation est très vantée ces temps-ci, et si le fait de vous concentrer sur vos respiration en regardant une photo de Christophe André ne vous rend pas fou, n’hésitez pas à vous asseoir sur votre petit coussin le plus possible. Personnellement je trouve que c’est un exercice extrêmement difficile et qu’il y a des tas d’activités bien plus propices au repli sur soi et à l’écoute de l’âme du monde (comme diraient les grecs) : se promener dans un musée (éviter quand même le Grand Palais un jour d’expo), dessiner ou peindre, bricoler, marcher, jardiner, cuisiner, réciter le rosaire ou plus chic la prière de l’hésychasme, écouter Winterreise, jouer de la musique, ramasser des glands dans la forêt, ranger sa collection de timbres, réparer son vélo, bref vous voyez le genre (mais bizarrement la vie moderne nous détourne plus qu’il ne faudrait de ces activités non marchandes et non productives).

Le cinquième commandement est de s’isoler. Au moins cinq minutes par jour, une heure par semaine, une journée par mois, et une semaine par an. Enfermez vous à clé dans une salle de réunion (une chose que je faisais très régulièrement quand je travaillais en open space), partez marcher (que ce soit pour faire le tour du pâté de maison, ou le chemin de Saint Jacques), partez en voyage seul, enfermez vous dans une chambre d’hôtel sans allumer la télé, ou au contraire envoyez toute votre famille chez vos beaux-parents (mais ne compensez pas par une débauche de bières en terrasse, et de films de super héros).

La sixième est de réfléchir à des problèmes intéressants. Une fois que vous aurez fait le ménage et éliminé les fausses questions sans importance, et le bruit de l’actualité vous vous en rendrez compte qu’il y en a PLEIN. Comment fonctionne un ordinateur quantique? Peut-on réussir une tarte au citron sans gluten et sans sucre ? Est-ce qu’on serait vraiment plus heureux dans une société pré-néolithique? Que se passe-t-il vraiment après la mort? S’épiler est-il une forme d’aliénation ? Où était tout ce CO2 avant qu’il ne se fossilise en pétrole ? Le thomisme est-il dépassé ou totalement moderne ?  Le problème intéressant vous fournira a) des sujets de conversations quand on ne sait pas trop quoi dire b) une façon de tester si ce garçon rencontré sur Tinder vaut vraiment le coup c) le début d’une vocation, qui sait et peut-être l’œuvre de votre vie (Einstein s’est lancé parce qu’il s’est dit qu’il y avait sans doute quelque chose d’à la fois d’intéressant et d’incompréhensible dans ces satanées équations de Maxwell).

Et avant de couper tous les ponts avec le monde moderne, passez un peu de temps sur cette excellente analyse de Matthew Crawford (ou comment le silence est devenu un luxe).

 

4 réponses

  1. toutes ces pistes bon sang ! Merci (c’est un peu bête de dire Merci à chaque fois, mais je suis pleine de gratitude, quand on me donne autant de « possibles » façons d’Etre).
    J’ai adoré à la fin de l’article : « Chercheur en philosophie à l’université de Virginie et réparateur de motos ».

    • oh mais merci pour tes commentaires trop sympa ! En plus j’ai mis un formulaire d’abonnement à ta demande je ne sais pas si tu as vu. Pour suivre le rythme plus qu’erratique de ce blog 😉

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