Archive newsletter – les livres du mois

Pour tous ceux qui ont raté le début, voici les archives de la newsletter :

 

JANVIER 2017

Chers abonnés,

Bonne année 2017 pleine de livres et d’étagères qui croulent ! Si vous ne profitez pas des frimas pour relire Proust (c’est ce que je fais en ce moment), voici ma sélection pour ce début d’année :

Si vous croyez avoir lu tout Modiano, vous êtes peut-être passé à côté de ces deux textes méconnus que sont Memory Lane, superbe évocation d’une bande d’amis, magnifiée par les dessins de Pierre Le Tan, et le recueil Des inconnues (soyons honnête seule la dernière nouvelle emporte le morceau, mais elle vous hantera pendant des semaines, on y croise un simili Gurdjieff, et des chevaux).

On ne parle plus trop de Louis Chevalier et c’est dommage, pourtant cet historien a été un des derniers chroniqueurs (avec Jacques Yonnet, d’ailleurs si Rue des Maléfices n’est pas encore dans votre bibliothèque c’est le moment) du vieux Paris de Villon et de Hugo qui disparaissait à vitesse grand V dans le grand toboggan de la modernité. Mon préféré c’est vraiment les Histoires de la nuit parisiennes qui évoquent de façon inimitable les Halles et les Faubourg Saint Denis et Saint Martin à la fin des années 50.

Comme on parle de Gurdjieff j’invite les esprits curieux et aventureux à se plonger dans le très bon recueil que lui a consacré Pauwels : Monsieur Gurdjieff (cette couv, brrrr). Il est épuisé, vous pouvez le commander sur internet ou – c’est plus drôle – tomber dessus dans un vide grenier ou au marché d’Aligre. Le dossier qu’a réuni Pauwels est passionnant car contradictoire (et il faut l’avouer un peu flippant par moment).

Lâchez votre Iphone 7 et lisez donc ce petit traité qui agite la Silicon Valley en ce moment : Deep Work, de Cal Newport. C’est un de mes livres de chevets : c’est un traité pratique qui explique comment se concentrer pour faire des choses intéressantes (comme par exemple, envoyer sa newsletter plus de trois fois par an, hum) dans un monde qui veut votre peau. En plus il n’est pas écrit par un énième consultant en business machin chose, mais par un chercheur en algorithmique (tout de suite ça fait plus sérieux). Vous devriez normalement vous construire une cabane en rondin et couper votre compte Facebook dans la foulée.

Enfin, toujours sur le thème de la critique du monde technologique, je me devais de vous recommander un livre fantastique dont on a déjà beaucoup parlé dans les journaux et tout, mais promis vous ne le regretterez pas : La Siliconisation du monde de Eric Sadin. Une histoire passionnante de la Silicon Vallez, une analyse percutante de son fonctionnement économique et de ses mythes et surtout surtout une descente en règle du mythe du salut technologique que nous servent à longueur de journée dirigeants politiques et start-upeurs agités. Bien sûr après cette lecture, vous aurez un peu *peur* des lendemains qui nous attendent, mais qui a dit qu’ils devaient tous chanter ?

Et enfin surtout ne ratez pas notre prochaine sortie chez rue fromentin : New York Odyssée, de Kristopher Jansma. (il sort le 12 janvier). Très triste, mais ça vaut le coup de sortir le paquet de Kleenex, promis.

NOVEMBRE 2016

Ce mois-ci, s’il n’y avait qu’un livre, voire s’il n’y avait qu’un livre depuis les débuts de cette newsletter, ce serait celui-ci : Mrs Bridge, par Evan S. Connell : On ne sait pas grand chose de Evan S. Connell, en tous cas moi je ne savais rien de lui avant que Meg Wolitzer me mette de force Mrs Bridge dans les mains. Lisez-le en anglais si vous voulez, mais la traduction française est pour une fois remarquable (il faut simplement oublier la couverture affreuse). En une centaine de courts tableaux à la fois absurdes et tragiques, Evan S. Connell dresse le portrait tragi-comique d’une femme au foyer dans une petite ville du Kansas, de sa naissance à sa mort. Livre complètement inclassable, drôle, et métaphysique, incroyablement écrit, Mrs Bridge a rejoint immédiatement mon panthéon personnel, aux côté de Flaubert, Frédéric Berthet et Sempé.

Il ne vous aura pas échappé que nous sommes en année électorale, vous êtes peut-être déjà lassé des débats télévisés et des unes des journaux, je vous propose plutôt de vous tourner vers la littérature et de vous (re?) – plonger dans l’excellent Le Bloc, de Jérôme Leroy, un roman de « politique fiction » sur l’histoire d’un mouvement d’extrême droite fictif – le Bloc -, mené par une leader charismatique, qui doit faire le ménage dans son parti, afin de le faire accéder au pouvoir. Remarquablement documenté, brassant cinquante années d’histoire de l’extrême droite en France, ce roman noir à la Manchette aux allure de tragédie antique, enterre tous les essais que vous pourrez lire sur le sujet.

Enfin comme j’apprends avec joie que Philippe Garnier sort un livre sur David Goodis, je propose à tous les nostalgiques de la côte ouest de se replonger dans son très beau  « Coins Coupés« , que tous les amoureux de Los Angeles se refilent sous le manteau depuis des années. Une des plus belles évocations de la ville que je connaisse, où se mêlent hamburgers,  punk rockers, DJ, et bien sûr maisons hantées par les fantômes du muet.

Je continue mon exploration de l’œuvre de Philip Roth, dans une relation amour / haine (en général ses livres me font tout autant pousser des cris d’admirations que les jeter contre un mur à la page 150). ce mois-ci j’ai vraiment adoré Patrimoine, le texte autobiographique qu’il a écrit sur la maladie et la mort de son père. Idéal pour cette semaine de la Toussaint.

Enfin j’ai failli courir reprendre mon travail corporate après avoir dévoré Give and Take d’Adam Grant. Si vous aussi vous bâillez dans des réunions sans âmes, et des kilomètres de classeur excel, ouvrez ce livre de business pas comme les autres, qui vous montrera comment être plus heureux au travail en aidant plus les autres, tout en mettant du sens dans ce qui n’en a pas toujours (ndlr : aux dernières nouvelles, j’ai quand même prolongé mon congé sabbatique de un an).

 

SEPTEMBRE 2016

By the Iowa Sea, Joe Blair : Le superbe récit autobiographique d’un père de famille, qui se retrouve coincé dans une petite ville de l’Iowa, après vingt ans de mariage, et se demande, sur fond d’inondations catastrophiques ce que sont devenus ses rêves de jeunesse (=passer sa vie sur la route en lisant Du zen et de l’entretien des motocyclettes), tout en trompant sa femme et en tentant d’élever ses quatre enfants (dont un fils autiste). Sur une trame ultra-classique (crise de la quarantaine…) le récit poignant d’une rédemption par l’écriture. Préparez quand même quelques mouchoirs. Si vous ne l’avez jamais lu (ou que vous ne lisez pas l’anglais), le très oublié Jean-Louis Curtis a signé aussi un magnifique roman sur la quarantaine, qui s’appelle (logique) : La quarantaine (et hop deux recommandations pour le prix d’une).

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie : Alors ok, cela n’est pas une recommandation ultra originale, puisque Americanah a passé l’année sur les tables coup de cœurs des libraires, mais bon au cas où vous ne seriez jamais sorti de chez vous cette année, ce gros roman fleuve sur l’amour contrarié entre deux jeunes nigérians en a sous le coude. Immigration, racisme, conséquences de la colonisation, développement de l’Afrique, tous ces thèmes oh combien peu propices à la bonne littérature, sont ici dépoussiérés par la très irrévérencieuse Chimamanda Ngozi Adichie (oui j’ai fait copier/coller pour son nom, qu’est ce que vous croyez) à travers l’histoire de Ifemelu qui part tenter sa chance en Amérique, et d’Obinze, qui lui tentera de refaire sa vie en Angleterre. Drôle et profond à la fois, avec un tableau percutant de l’Afrique contemporaine.

La société de l’indécence, Stuart Ewen : Cet essai culte enfin traduit en français raconte comment les industriels américains se sont alliés avec les publicitaires, pour – avant que la mondialisation ne permettre d’exporter des céréales industrielles dans les coins les plus reculés de la terre – trouver des débouchés à une conséquence très gênante de l’optimisation des processus industriels : la surproduction. Création de besoins qui n’existaient pas, manipulation de l’inconscient collectif, destruction d’un mode de vie artisanal pour transformer chaque foyer en un groupe de consommateurs. Tout ça pensé théorisé, et – il faut le dire – appliqué avec brio au début de ce siècle aux États-Unis, grâce à un outil magique : la publicité. Plus fort que Guy Debord et Raoul Vaneigem, plus cinglant que Mad Men, et beaucoup plus clair que tout ce qui a été plublié chez Maspero dans les 70’s, un essai indispensable.

Contact, Matthew B. Crawford : On reste dans la critique sociale avec ce livre qui a fait les gros titres cette année (à juste titre). Il y a eu ces dernières années beaucoup d’articles qui exploraient les dangers du morcellement de l’attention (voire de la destruction complète de la capacité à se concentrer) à laquelle les nouvelles technologies nous exposent. Matthew Crawford reprend ce postulat mais démontre dans cet essai très stimulant que c’est notre expérience du monde elle-même qui se trouve par le biais des nouvelles technologies profondément bouleversée. Au lieu d’éprouver la rugosité du réel et la frustration inévitable qu’il entraîne, le flux auquel nos écrans nous soumettent nous plongent dans l’opium d’une distraction permanente, addictive et délétère, qui finit par nous séparer de la réalité et de nous retirer tout pouvoir sur le monde. Il montre alors comment l’artisanat et le travail manuel permettent au contraire de retrouver une autonomie et une emprise sur la réalité, et de nous réaliser pleinement, notamment intellectuellement (ce qui était déjà le thème de son premier essai : Eloge du carburateur, passionnant aussi). Quelques longueurs, notamment sur la fabrication des orgues, et les pièces détachées de moto (j’ai sauté des pages), mais un des livres les plus importants de l’année (de la décennie?) selon moi.

Pères et fils, Ivan Tourgueniev : 280 pages désabusées et merveilleusement écrites sur la guerre des générations (vous vous croyiez moderne avec votre campagne anti baby-boomers?), les impasses des idéologies, et la perte des illusions de jeunesse. Un chef d’œuvre.  « Si passionné, si pécheur, si révolté qu’ait été le cœur enfoui dans cette tombe, les fleurs qui poussent sur elle vous regardent paisiblement de leurs yeux innocents : et ce n’est pas seulement du repos éternel qu’elles nous parlent, de ce grand repos de la nature “indifférente“; elles nous parlent aussi de la réconciliation éternelle, et de la vie qui n’a pas de fin ».

ETE 2016
Les soldats de l’Everest, Wade David : Pour tous les lecteurs de Tragédie à l’Everest, de John Krakauer, bien sûr, mais pas seulement. Cet immense fresque historique n’est pas tant un récit de la conquête de Mallory et de ses compagnons (dont l’histoire n’a pas tranché, si, oui ou non, ils finirent par atteindre le sommet), que le portrait poignant d’une génération d’hommes (celle de Robert Graves, Keynes, Rupert Brooks…), rescapés de la boucherie de 1914, qui voulurent oublier les atrocités de la guerre en se lançant à la conquête d’un des derniers territoires inconnus, dans un monde où l’aventure était encore possible, et surtout d’un pays la Grande Bretagne, qui voulut masquer son  déclin dans un dernier fait de gloire. La conquête de l’Everest est ainsi replacée dans son contexte géopolitique (celui de la colonisation indienne, et du contrôle de l’Himalaya), culturel (deux civilisations se rencontrent : celle, mystique, du Tibet, et celle conquérante de l’Occident), et historique (la fin de l’empire britannique). Mais pour les férus d’alpinismes, rassurez vous il y a aussi de belles scènes de bivouac et d’avalanche. Si vous préférez une version romancée de la même aventure, jetez donc un œil à l’excellent The Abominable, de Dan Simmons.

Frédéric II, Kantorowicz : Un portrait d’un des plus fascinants souverains de l’histoire européenne, passionné de fauconnerie, d’astrologie, dialoguant avec les plus grands savants du monde arabe, parlant neuf langues, mais doué également d’une vision politique très moderne, et un passionnant tableau de l’Europe au XIIème siècle (rassurez vous si vous n’y connaissiez rien avant, vous deviendrez vite très calé). Très éclairant sur la naissance de l’idée de monarchie de droit divin, et les rapports entre la papauté et le pouvoir temporel. Après vous pourrez vous plonger dans la Divine Comédie, en comprenant, cette fois, toutes les notes de bas de page.

L’étoile de Pandore, Peter F. Hamilton : Je ne lis presque jamais de science fiction, mais cette tétralogie (mille pages par tome, quand même) m’a happée  pendant des vacances de Noël particulièrement pluvieuses. Une superbe série de space opéra, dans la lignée des grands classiques (Asimov ou Heinlein). Si vous avez moins de temps, et que vous avez quand même envie de lire des histoires de galaxie et de trous temporels, le très troublant Un Feu dans l’abîme de Vernor Vinge devrait aussi vous ravir.

Les français de la décadence, André Lavacourt : C’est un peu de la triche de recommander ce livre, car il est complètement introuvable. De nombreuses recherches sur abebooks et chez les libraires d’occasions vous seront nécessaires afin de mettre la main dessus mais croyez-moi cela vaut le coup. On ne sait pas grand chose d’André Lavacourt, mais cette fresque d’une France qui s’effondre en guerre civile, vaut le détour par sa cruauté, la virtuosité du tableau (une bonne trentaine de personnages s’entrecroisent), et son style furieux et éblouissant. Entre Céline et Houellebecq, et bien sûr, furieusement d’actualité.

Abysses, Frantz Schätzing : Ok l’histoire médiévale c’est bien, mais les vacances ça reste quand même le moment où on se vautre sur sa serviette avec un bon gros thriller acheté au Relay de la gare. Alors c’est simple choisissez celui-là. Il est gros (=il faudra plus d’un trajet en TGV pour l’épuiser), très original (et c’est quelqu’un qui écume les Relay qui vous l’assure), et croyez moi c’est un page turner : plein de personnages (dont des baleines et des crabes), un enjeu crucial (la survie de l’humanité, rien que ça), documenté mais pas barbant (vous dévorerez même les pages sur le plancton), et des scènes dantesques dignes des plus grands films catastrophes.

 

JUIN 2016
The information James Gleick. Mais de quoi parle ce livre ? vous dites-vous à la vue de sa couverture cryptique. Tout simplement de l’histoire de la théorie de l’information, et de la façon dont elle a colonisé au XXème siècle les différentes branches des sciences (de la programmation, à la cosmologie, en passant par la génétique). Vertigineux, érudit, très clair. Pour les geeks et les fan de Neal Stephenson bien sûr, mais avant tout pour l’honnête homme du XXIème siècle. Si la perspective de vous lancer dedans vous effraie un peu, sachez que les chapitres sont largement indépendants, vous pouvez donc vous concentrer sur ceux qui vous intéressent, et qu’ensuite James Gleick est un excellent vulgarisateur, même si vous étiez nul en math au lycée, vous devriez être capable après lecture d’expliquer ce qu’est l’entropie à votre voisin de bus.

The lifecycle of software objects Ted Chiang. Si vous aussi vous vous êtes passionné pour le mouvement numéro 37 d’AlphaGo (personnellement je ne comprends rien au Go, mais j’ai compris qu’il était de bon ton de le citer dans les dîners), il faut absolument que vous lisiez cette « novella » sur le sujet oh combien troublant de l’intelligence artificielle, qui se situe très exactement dans la lignée du film Her (quelles relations aurons nous avec des machines qui donnent l’impression de penser?). En en discutant avec un ami je me suis rendue compte que nous avions des interprétations radicalement différentes de la fin, donc si vous la lisez écrivez moi pour me dire que que vous en pensez (je pense quand même que la mienne est la bonne).

Histoire de la Rome antique, Lucien Jerphagnon : À chaque fois que je vais à Rome, je me rends compte de ma nullité crasse en histoire antique. Eh oui j’appartiens aux générations post-68, où on n’apprenait déjà plus à lire Juvénal et Salluste dans le texte et ma connaissance du monde antique repose largement sur Uderzo & Goscinny. Heureusement j’ai pu réviser la bio de tous les empereurs et apprendre des tas d’anecdotes trop cool à raconter en soirées, dans ce classique de Lucien Jerphagnon qui offre le mérite d’être non universitaire, brillant et très drôle. Ah oui, et ça se lit vraiment comme un page turner (même si on sait tous comment ça se termine).

Outsiders Howard S. Becker Dans cette étude sur les musiciens de jazz et les consommateurs de marijuana dans les années 50, Howard S. Becker montre comment se construit la norme sociale, comment des sous cultures se constituent et évoluent et comment la déviance résulte d’une interaction complexe entre ceux qui créent la norme, et ceux qui choisissent d’y déroger.  Un ouvrage fondamental de la pensée sociologique (mon mauvais esprit légendaire me conduisait même à dire que ces deux termes étaient antagonistes, mais j’ai bien changé d’avis depuis cette lecture).

Les ragazzi, Pier Paolo Pasolini Pour sortir du débat : « Pasolini est-il récupéré par la droite ? », je vous propose de découvrir le grand écrivain qu’il était dans cette série de nouvelles âpres et dures sur les garçons des rues, qui survivaient misérablement dans la Rome de l’après guerre, entre prostitution, et petits larcins. Écrit en dialecte, les choix de traduction sont parfois contestables, mais le livre est remarquable. Ah oui, ça finit affreusement mal, donc attendez peut être que le soleil soit revenu sur le mois de juin pour vous lancer dedans.

 

MAI 2016
Le guépard, Giuseppe Tomasi du Lampedusa (merci à Etienne pour le conseil !) : Bon j’avoue je n’avais jamais lu Le Guépard, me contentant comme tout le monde de quelques souvenirs flous du somptueux film de Visconti, vu il y a des lustres. Mais si vous êtes comme moi, quelle chance vous avez de ne jamais avoir lu ce chef d’œuvre ! Unique livre d’un écrivain qui y avait pensé toute sa vie, écrit comme en 1890, mais publié en 1957, le Guépard, roman autobiographique, puisque le prince Fabrizio n’est autre que l’arrière grand-père de Lampedusa est une somptueuse méditation sur la mort et l’écroulement d’un monde. Style éblouissant, ellipses brutales qui ne rendent que plus irrémédiables le sentiment d’effondrement, ce chef d’œuvre, qui évoque Proust, les ruines d’Hubert Robert, et « La marche de Radetsky », vous hantera longtemps.

Alexandre Grothendieck, Philippe Dourroux. Une biographie passionnante, signée par un journaliste fasciné à  juste titre par Grothendieck vous permettra de découvrir le destin (hors norme serait un euphémisme) d’un des plus grands (le plus grand?) mathématiciens du XXème siècle. Fils d’un couple de militants anarchistes, il passe une enfance éloignée de ses parents, qui par peur des persécutions nazies le confient à un couple adoptif. Il ne retrouve son père que brièvement, avant que ce dernier ne soit envoyé à Auschwitz dont il ne reviendra pas, puis grandit avec sa mère au camp du Rieucros, pendant la guerre. Malgré (ou à cause) de ces circonstances tragiques, le jeune Grothendieck découvre les mathématiques en contrebande. Elles l’obsèderont jusqu’à la fin de sa vie qui sera, comme sa jeunesse, un roman, à l’issue tragique. Il refondera entièrement la géométrie algébrique, refusera prix, médaille et situations, et finira en ermite dans un village d’Ariège, guetté par la folie, laissant derrière lui des milliers de pages, dont les mathématiciens estiment qu’il leur faudra un siècle pour tout absorber. Si vous restez sur votre faim, vous pouvez vous plonger dans le très culte « Récoltes et semailles » (non publié, mais des pdf circulent sur internet), qui vous donneront un aperçu du génie (et de la folie) de Grothendieck.

Introduction aux « Pensées » de Marc Aurèle, Pierre Hadot : Vous tenez un journal ou des carnets? Peut-être pratiquez-vous comme les hommes de l’antiquité l’hypomnema, ces notes personnelles prises au jour le jour, qui servent de méditation philosophique sur l’existence et la juste façon de la mener. Les Pensées de Marc-Aurèle en sont l’illustration la plus célèbre, et ce livre de Pierre Hadot une introduction éblouissante d’intelligence et un superbe essai de philosophie pratique, à une époque où celle-ci était avant tout un art de vivre visant sagesse et bonheur. Avant de se plonger dans Épictète ou Marc-Aurèle, une excellent introduction au stoïcisme à lire, relire et souligner : « En écrivant ses pensées, Marc-Aurèle pratique donc des exercices spirituels stoïciens, c’est à dire qu’il utilise une technique, un procédé, l’écriture, pour s’influencer lui-même, pour transformer son discours intérieur par la méditation des dogmes et des règles de vie du stoïcisme. Exercice d’écriture au jour le jour, toujours renouvelé, toujours repris, toujours à reprendre, puisque le vrai philosophe est celui qui a conscience de ne pas avoir encore atteint la sagesse ».

Les gnostiques, Jacques Lacarrière. Mythologie compliquée (Le plérôme, les éons…), mode de vie sex & rock n’roll avant l’heure, à l’écart des religions et de l’histoire « officielle », les gnostiques ont d’autant plus fasciné les amoureux des marges, que jusqu’au XXème siècle documentation et sources manquaient cruellement. L’Église les a en effet impitoyablement pourchassés, le très avisé Marcion en premier (qui doutait que Dieu vengeur et vindicatif de l’Ancien Testament, puisse être le même qui envoyait ensuite son Fils témoigner de sa miséricorde). Jusqu’à l’exhumation presque miraculeuse des manuscrits de Nag Hammadi, il ne restait comme trace de leur pensée que les réquisitoires de leurs adversaires, ou quelques manuscrits épars qui avaient échappés aux ravages du temps. Malgré cela, la pensée gnostique n’a cessé de ressurgir aux marges de l’histoire officielle,  des cathares au Bogomiles, allant jusqu’à irriguer la pensée d’un Cioran, ou les romans de Lawrence Durrell. Dans cet essai magistral, écrit avec le style à la fois limpide et lyrique qui lui est propre, Jacques Lacarrière retrace leur histoire et explique les raisons d’une fascination durable pour ces hommes pour qui la présence du mal sur terre restait un scandale, qu’aucune théologie ne pourrait justifier.

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt : Ok le titre est bizarre (et le nom de l’auteur imprononçable), ok on dirait une énième chronique sur une adolescente américaine en banlieue, mais je vous promets que cette histoire ne ressemble à rien d’autre. Dans les années 80, June est très proche de son oncle Finn, un célèbre peintre new-yorkais. Il représente tout ce qu’elle aime : l’art, l’originalité, et semble être le seul à la comprendre, au contraire de son foyer conventionnel. Mais Finn meurt d’une maladie dont on ne parle pas à l’époque, ne lui laissant qu’un mystérieux tableau. Une chronique bouleversante et très originale des années SIDA. Ça finit bien (spoiler), mais prévoyez quand même un paquet de mouchoir ou deux.

 

AVRIL 2016

Écarlate, Christine Pawlowska : Christine Pawlowska (un pseudonyme), née en 1952 et décédée en 1996, n’a jamais envoyé son manuscrit à un éditeur, ni écrit d’autres livres, ni donné d’interview. Un ami de sa famille a envoyé un jour le manuscrit d’Écarlate (un simple cahier) au Mercure de France qui l’a publié en 1974. Le Paris littéraire a aussitôt crié au chef d’œuvre et s’est pris de passion pour l’auteur mystérieuse. Puis Paris est passé à autre chose, et Christine Pawlowska a poursuivi sur les chemins de traverses. L’éditeur singulier a eu la riche idée de sortir ce texte envoûtant de l’oubli avec une très belle préface d’Alexandre Fillon. Écarlate est un récit d’adolescence entre confession et poème en prose : l’amour, le mysticisme, la nature, la fugue, des motifs pourtant rebattus prennent ici vie de manière unique dans un texte inclassable et envoûtant, sur lequel plane l’ombre
de Nerval et de Novalis.

Gueule de bois, Olivier Maulin : J’apprends avec joie que le cercle des lecteurs d’Olivier Maulin ne cesse de grandir, ce qui me ravit car Olivier Maulin est l’un des rares auteurs pour qui je suis obligée d’interrompre ma lecture pour cause de fou rire (la dernière fois j’en ai même pleuré, et mon fils était très inquiet). Ses romans ont été un peu vite comparés à ADG et Frédéric Dard, pour moi n’y allons pas par quatre chemins c’est le John Kennedy Toole français. Célinien, démesuré, burlesque, drôle, Olivier Maulin n’oublie pas pour autant de brocarder entre deux virées de ses personnages des cercles parisiens aux fins-fonds de la forêt vosgienne notre monde ultra-libéral aux paysages dévoré par les hypermarchés et les publicités pour parfums. Si les scènes « hénaurmes », l’improvisation et l’alcool à 60 degrés ne vous rebutent pas, alors ne soyez pas petit bras, commandez en même temps Le bo
cage à la nage, vous m’en direz des nouvelles.

Tsiganes, Jan Yoors : Si votre connaissance du monde Rom se limite aux Bijoux de la Castafiore et aux familles que vous croisez le matin devant la bouche de métro, alors je vous recommande absolument ce fascinant livre d’ethnologie. Jan Yoors a fugué à l’âge de douze ans dans l’entre deux guerres pour partir sur les routes avec une tribu Rom, les Lovara. Fait exceptionnel pour un Gadje il s’est fait intégrer dans la tribu, pris notamment en affection par son père adoptif Pulika, a appris leur langue et a passé le reste de sa vie partagé entre les deux mondes (ce qui n’a pas été exempt de souffrances). Tsiganes est un témoignage juste et sans idéalisme excessif sur un peuple qui refuse la propriété privée, la sédentarité, la culture écrite tout en vivant au sein de sociétés qui à travers les âges n’ont cessé de tenter de les assimiler ou de les persécuter (et à mon grand regret, on apprend alors que cette
histoire de bonne aventure et de sorts jetés est un gros truc touristique qu’ils ont inventé pour se moquer de nous et pour qu’on leur fiche la paix – dommage ça faisait bien dans les romans).

Average is over, Tyler Cowen : Un livre capital (et un peu angoissant) sur l’avenir du marché du travail et de la répartition des richesses au XXIème siècle qui a eu beaucoup d’écho dans le monde anglo saxon et pas du tout en France (donc même s’il est sorti il y a trois ans, vous pourrez encore frimer dans les dîners en ville en relayant les thèses du livre). À enchaîner après celui de Thomas Piketty (si, si, c’est faisable, prenez deux mois de vacances, ou attrapez la mononucléose). Si l’auteur développe ses analyses prospectives pour les Etats-Unis, beaucoup de conclusions restent valables pour l’ensemble des sociétés occidentales, française y compris. Vous comprendrez pourquoi il sera sans doute plus préférable d’orienter vos enfants vers un CAP chocolaterie plutôt qu’un master en gestion stratégique de n’importe quoi, quels métiers disparaîtront et lesquels ne seront pas mangés par les
robots, pourquoi les inégalités ne sont pas prêtes de s’effacer et surtout pourquoi je milite farouchement contre le revenu universel. Une lecture qui devrait vous tenir éveillé quelques nuits, et regarder de travers le gentil robot Atlas qui vient de passer à la télé.

Bernadette a disparu, Maria Semple : Ok, le dernier livre que je vous ai conseillé vous a un peu abattu, vous n’avez qu’une envie c’est de vous terrer dans votre cabane dans les bois avec une réserve d’eau et un sac de graines. Pitié, emmenez Bernadette a disparu, un roman américain généralissime sur une architecte brillante mais névrosée qui plante du jour au lendemain sa famille à Seattle, laissant à sa fille adolescente le soin d’enquêter pour la retrouver. C’est drôle, fin, intelligent, et triste aussi, et… BREF LISEZ LE. C’est un livre parfait pour quand on a pas le temps de lire, ou plus envie de lire parce que tout vous tombe des mains, ou plus la foi en l’humanité, ou qu’on ne supporte plus les papillons « coup de cœur » sur les tables des libraires, ou qu’il y a une grève de RER et qu’on va passer la journée chez soi à faire du « télétravail ». LISEZ LE.

MARS 2016

Goodbye Colombus, de Philip Roth : « La première fois que je vis Brenda, elle me demanda de tenir ses lunettes. Puis elle avança jusqu’à l’extrémité du plongeoir et jeta un regard brumeux dans la piscine » Cet ensemble de nouvelles se passent dans le milieu juif new yorkais est peinte avec une finesse exquise qui rappelle Fitzgerald ou le Berthet de Simple journée d’été (et en les lisant on comprend alors pleinement l’admiration que Berthet portait à Philip Roth). Sachant que je n’ai aimé ni Pastorale Américaine, ni Le complot contre l’Amérique, ni Exit le fantôme, mais que j’ai adoré celui ci, je vous laisse aux fans de Roth (et il y en a dans les inscrits à cette newsletter) le soin de me conseiller d’autres titres.
PS Désormais nous renverrons la première page de Goodbye Colombus, à tous les auteurs qui nous demandent pourquoi leur manuscrit n’a pas été retenu.

L’affaire Maurizius, de Jakob Wasserman. Jakob Wasserman, auteur allemand du début du XXème siècle, admiré par Rilke et Thomas Mann, a connu un succès considérable de son vivant, avant de sombrer dans l’oubli. L’affaire Maurizius, inspiré d’une célèbre affaire judiciaire, relate la quête du jeune Entzel, seize ans, fils d’un célèbre magistrat, qui se prend de passion pour une affaire jugée par son père vingt ans plus tôt. Convaincu de l’innocence de Léonard Maurizius, qui purge depuis une peine de prison pour meurtre, il décide de rouvrir l’enquête, seul et contre l’avis de son père. Un roman vertigineux sur la justice (ou plutôt son impossibilité) et la culpabilité, qui emporte le lecteur dans un crescendo éblouissant qui n’est pas sans rappeler celui des Possédés. L’édition Folio est complétée d’une splendide postface d’Henry Miller (mais attention spoiler, il raconte tout le roman
), qui voyait dans ce grand roman l’annonce des déchirements futurs de la société allemande.

Antifragile, de Nicholas Nassim Taleb : Nicholas Nassim Taleb est hyper célèbre dans les milieux testostéronés de la finance et des entrepreneurs de la Silicon Valley, pas du tout ailleurs (je suis étonnée du peu de gens qui connaissent son nom en France). Sans doute parce que c’est le genre d’essayiste inclassable (est ce de la science? de la philosophie? de l’histoire ?) qui ont peine à trouver leur place dans nos rayons « Sciences Humaines ». Antifragile est le troisième tome d’une trilogie qu’il a consacré au hasard et aux probabilités, ou plutôt à la (mauvaise) perception que nous en avons (avec Fooled by randomness, et The Black Swan un best seller consacré aux queues de distributions qui est sorti avec justesse en 2008, peu avant que toutes sortes d’évènements « hautement improbables » ne frappent les marchés financiers et avec eux l’ensemble du système économique). La thèse centrale
d’Antifragile est qu’il existe des systèmes qui s’épanouissent dans le chaos et l’imprévisible, alors que tout ce qui est construit pour durer (en théorie) finit par s’effondrer. Avec brio l’auteur passe de Sénèque (dont il est fan), à la finance contemporaine (qu’il méprise) et aborde des sujets aussi variés que la gestion des risques par les États, nos erreurs de perceptions, l’art de construire sa bibliothèque, ou le commerce en Méditerranée au IIIème siècle avant Jésus Christ. Sous l’apparente maestria, et l’humour des différents exemples, Taleb aborde des sujets fondamentaux tels que la nature du hasard et de l’information, dans un essai brillant. Un penseur original et très stimulant.

Une histoire de Paris par ceux qui l’ont fait, Graham Robb : Alors ce livre n’est pas du tout ce dont il a l’air (= une collection d’anecdotes historiques sur Paris que vous comptez offrir à votre grand-tante qui vous traînait au musée Carnavalet). Tout d’abord parce que même s’il est édité dans l’ennuyeuse collection Champs Flammarions et sa police en caractère 6 (pitié essayez de vous procurer un grand format), ce n’est pas tant un livre d’historien, que l’œuvre d’un immense écrivain (dans une traduction qui frôle la perfection). Car tout le génie de Robb, en plus de sa connaissance encyclopédique des moindres recoins de la capitale, une connaissance non pas universitaire mais nourrie par un amour profond pour la France et Paris, est de choisir pour chaque histoire un angle, inattendu, et original et de faire revivre dans les moindre détails aussi bien les « grandes pages » de l’histoire parisiennes
(les travaux d’Haussmann, la Belle Epoque, l’Occupation…), que son histoire cachée et secrète (mention spéciale au récit qui se passe dans le milieu alchimique parisien des années trente). Parmi les (nombreux) sommets du livres, il faut mentionner, le récit de la rafle du Vel d’Hiv qui est pour moi au niveau des plus belles pages de Modiano. En résumé, si vous relisez tous les ans Rue des Maléfices, ou l’Invention de Paris, vous devez vous jeter sur Graham Robb (et à l’heure où j’écris ces lignes, je me suis procurée son Histoire buissonnière de la France, dont je vous parlerai bientôt j’espère).

Et pour tous ceux qui ont des voyages en train ou en avion à faire, voici le page turner du mois à glisser dans votre valise :

Les disparus de Mapleton, de Tom Perrotta : Le pitch : du jour au lendemain, une partie de la population mondiale disparaît sans explication. Dans une banlieue américaine, les survivants essaient de surmonter le deuil, qui d’une épouse, qui d’un parent, qui d’un ami, et de trouver un sens à l’évènement, dans un monde où fleurissent sectes étranges et prédicateurs de l’Apocalypse. The leftovers (le titre américain du livre) a inspiré la série du même nom et c’est un excellent livre, comme les américains qui ont vingt ans de scénarios, et dix de creative writing savent le faire, avec une intrigue très originale et profonde (sur le deuil et la perte), des personnages marquants, des tas d’idées très malignes (je me suis fait avoir sur un ou deux twists, même si je suis persuadée que j’arrive à les débusquer). À découvrir absolument, et même si l’aspect sf vous rebute, car l’auteur a l’intelligence
de garder, comme dans les bons récits de Matheson, le fantastique sous une coupe stricte. En revanche si vous lisez l’anglais, pitié lisez le en VO, car la traduction est vraiment très moyenne.