Notes et carnets

Bon je ne vous apprends rien en vous disant que le petit carnet noir Moleskine (made in China – personnellement je n’écris que sur des Leuchturm) fait partie avec les lunettes de soleil monture bois, et le fixie à 4000 dollars la roue de la panoplie du créatif désœuvré qui hante les terrasses de mon quartier (NDLR j’en suis, sauf que j’ai arrêté d’investir dans les SEC (=Signes Extérieurs de Coolitude)). C’est vrai qu’écrire dans un carnet, c’est bien. Je dirais même que ça m’a sauvé la vie en entreprise pendant toutes ces réunions où la moitié des gens n’écoutait pas et l’autre moitié ne comprenait rien (alors pourtant qu’on débattait d’un sujet aussi crucial que la stratégie digitale, 75 slides en franglais à l’appui). C’est tellement utile que, par exemple, quelqu’un d’aussi important que  l’EMPEREUR DE ROME a tenu des carnets pour débattre du sens de la vie, savoir comment ne pas être tout le temps de mauvaise humeur, et comprendre pourquoi cette guerre contre les Sarmates se passait si mal.

Quelques considérations élémentaires : avec un carnet vous ne risquez pas la panne de batterie, ni le crashage de serveurs en plein cœur de l’Arizona, plus vous pouvez l’accommoder de cet ustensile délicieusement chic qu’est le stylo à plume (même si Parker a honteusement cessé de produire mon modèle préféré, le Jolter). Enfin vos carnets dureront des années et des années (à moins que votre appartement ne brûle) et c’est bien là leur valeur suprême : pouvoir les relire longtemps après. Du coup, même si vous pouvez dédier vos carnets à des fins aussi éphémères que « racheter moutarde » (un classique chez nous, chaque membre de la famille étant convaincu que l’un des quatre autres a mangé le pot en cachette), « brainstorming d’idées sympas pour l’EVJ de Natacha », ou « dix adresses de coiffeurs pour une teinture végétale », je vous conseille de les utiliser pour des choses durables.

Exemple de ce qui dure :

  • les listes de films à voir / de livres à lire un jour.
  • les citations qui vous ont marqués.
  • les idées importantes tirées des livres que vous lisez.
  • les bucket lists (toujours bien de les relire).
  • les 5 regrets des mourants (les avoir sous les yeux permet de se recentrer cinq minutes)
  • les résolutions, valeurs, rêves, choses importantes, bref tout ce qui mériterait de tomber sous nos yeux plus souvent que le dernier mail de ventes privées.

Quelques questions qu’on se pose souvent :

  • Faut-il tenir un journal même si Maurice Blanchot vous dit que c’est la défaite de la littérature? alors oui si vous le pensez justement comme un objet littéraire, que votre journal est finalement votre œuvre (=Philippe Muray), et que la publication posthume ne vous fait pas peur (sauf si on se rend compte que vous étiez en définitive assez chiant =  André Gide, mais pas de panique, vous aurez quand même votre Pléiade). Oui aussi, si votre journal vous aide à y voir clair, ou a une vertu thérapeutique (un carnet Moleskine vaut 15 euros, une séance chez un lacanien quelconque 60 euros, faites le compte). Une variante du journal sont les « pages du matin », recommandées par Julia Cameron, que plein de gens aiment faire (moi pas, mais bon).
  • Faut-il noter les évènements marquants de la journée ? Franchement à moins cas particuliers (par exemple vous côtoyez plein de gens célèbres et vous notez qui couche avec qui pour tout balancer dans vingt ans, ou alors vous commencez à développer un Alzheimer et vous avez besoin de vous rappeler le nom des membres de votre famille) et même si l’exercice a un côté rassurant (on a l’impression de maîtriser le temps, et, en les notant, de rendre nos journées intéressantes, ce qui n’est pas le cas, je vous rassure) je trouve que ça ne sert pas à grand chose (en plus Météo France archive relativement bien le temps qu’il a fait sur les soixante dernières années). UNE EXCEPTION : si vous êtes un personnage historique important, vous avez le devoir de noter ce qui se passe (exemple, Louis XVI le 14 juillet 1789 : « rien »), afin que les historiens puissent bosser sur des sources un peu plus croustillantes que des relevés d’état civil.

Du coup, que met-on dans ses carnets?

« En écrivant ses Pensées, Marc Aurèle pratique donc des exercices spirituels stoïciens, c’est à dire qu’il utilise une technique, un procédé, l’écriture, pour s’influencer lui-même, pour transformer son discours intérieur par la méditation des dogmes et des règles de vie des stoïciens. Exercice d’écriture au jour le jour, toujours renouvelé, toujours repris, toujours à reprendre, puisque le vrai philosophe est celui qui a conscience de ne pas avoir encore atteint la sagesse. »

Pierre Hadot, in La citadelle intérieure

Ça c’est pour la version ambitieuse. Si vous n’êtes pas tout à faire sûr d’être un philosophe, vous pouvez vous contenter d’utiliser vos carnets pour :

  • tenter d’y voir clair sur des questions qui ne le sont pas en ce moment.
  • élaborer sur ce qui vous intéresse en ce moment (de la morphogenèse, à la vie de Frank Lloyd Wright), ou plus modestement noter ce qui vous paraît intéressant, et mériterait d’être approfondi un jour.
  • prendre des résolutions, essayer de vous projeter dans l’avenir (faire notamment cet exercice intéressant : « où est ce que je veux être dans cinq ans »  – le relire cinq ans après réserve souvent des surprises).
  • vous entraîner (par exemple si vous composez, dessinez ou que vous écrivez).
  • noter vos idées quand elles viennent (une idée qu’on ne note est hélas malheureusement perdue à jamais).
  • faire des listes (bis repetita) : d’endroit à visiter, de livres à lire, des fruits de l’Esprit Saint (Galates 5,22), des églises à visiter à Rome (mon prochain voyage), de vos tableaux préférés dans l’aile « Peinture françaises » du Louvre (pour voir comment vos goûts évoluent), des écrivains à virer de la Pléiade (et de ceux qui devraient y être), de votre programme pour les trente prochaines années, de cadeaux à offrir et demander…

Et enfin comme un bon vin, il faut savoir stocker ses carnets et les retrouver des années après. Chose que vous ne ferez jamais avec des notes Evernotes ou des docs google drive (enfin si, mais le plaisir n’est pas le même croyez moi).

 

5 réponses

  1. J’ai un carnet de souhaits que j’alimente régulièrement, 3 carnets pour chacun des enfants et j’avais aussi un carnet pour le courant … Je note sur mon IPhone les grandes phrases dites en reunion par des petits hommes (et par discrétion) mais je vais leur ouvrir aussi un carnet tu as rasion. Je vais même en ouvrir d’autres tu m’inspires!

    • par contre les tenir et les ordonner (quel carnet sert à quoi), sans se trimballer avec un sac qui pèse une tonne, c’est tout un art !

  2. Leuchtturm, muji, moleskine…. c’est pas les carnets qui me manquent! essentiellement pour les notes de travail (et les pseudo idées fulgurantes, haha!), bribes de lecture, et parfois mais rarement une dérive « journal intime » pour détricoter un problème. n’empêche que je me tâte à avoir un carnet spécialement consacré aux listes parce que selon mon expérience ante-smartphone, le risque c’est l’éparpillement au gré des pages et des carnets… donc à chaque fois que je voulais en compléter une, il me fallait la réouvrir ailleurs (sans jamais opérer la jonction et sans l’avoir sur moi au moment crucial!).
    T’as beau mettre une date dessus, l’archivage des carnets c’est pas simple non plus
    Je pars bientôt à Rome… joie ;-))

    • Moi aussi Rome bientôt : glaces et églises baroques au programme ! La tenue et l’archivage des carnets c’est tout un art, pour s’y retrouver et que du coup ils soient utiles. Ca m’a pris des années avant d’avoir un système un peu stable…

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