Comment penser par soi-même?

« Bien des paroles – tant mauvaises que bonnes – viennent frapper les oreilles des hommes ; ne te laisse pas effrayer par elles et ne te détourne pas non plus pour ne pas les entendre. Réfléchis avant d’agir, pour éviter des sottises. Agir et parler sans discernement est le fait d’un pauvre homme.Ne fais rien sans connaissance de cause et apprends ce qu’il faut savoir. »

Pythagore (attribué à) – Les vers dorés.

Je crois que c’est une des qualités que j’apprécie le plus dans l’espèce humaine (avec le fait de porter de belles chaussures). En effet les écologistes ont beau nous faire pleurer avec la sixième extinction, je n’ai encore jamais croisé de frelon qui se lance dans une polémique sur le revenu universel, ni de canard qui décide un matin de manger sans gluten (avec tous les quignons de pain industriels qu’on leur jette, ils pourraient quand même se remettre en question). Pourtant, que ce soit par paresse ou par peur (il faut dire que dans l’histoire de l’humanité, plusieurs personnes qui pensaient par elle-même ont relativement mal fini), on préfère en général s’enfiler une nouvelle saison de la dernière série à la mode, ou regarder ses mails (mais que faisait l’humanité de tout le temps qu’ils avaient quand ils n’avaient pas de mails à lire? Si les personnes nées avant 1970 pouvaient me répondre, ce serait super) plutôt que de se lancer dans un programme de maïeutique en dix étapes. Mais, heureusement, j’ai pensé à vous, voilà mes conseils :

        1. Ne pas être une femme. Étouffées par des siècles de domination, la plupart des femmes pensent (sans oser l’avouer) qu’elles ne sont pas assez intelligentes. OUI MEME EN 2016. Et, même quand elles ont une thèse en phénoménologie et qu’elles sont en haut de la pyramide alimentaire de leur entreprise, les femmes se sous évaluent toujours intellectuellement. Ce manque de confiance, et la pression ambiante les conduit à lire des articles dans Elle intitulés « Comment assurer au bureau côté look » (réponse du magasine : porter des talons pour mettre ses fesses en valeur SIC), à refuser les positions de pouvoir (réel comme symbolique), et à brader leur temps de cerveau pour des considérations sans intérêt (couleur de rouge à lèvre, régime, garde robe de printemps).

2. Savoir retourner sa veste. Capital. On ne pense pas (bien) par soi même sans s’être remis profondément en question plusieurs fois dans sa vie. Je me méfie toujours des personnes qui ont les mêmes convictions depuis leurs dix-sept ans. Alors, tout le monde n’est pas obligé d’être aussi versatile que moi (j’ai fondé deux partis politiques imaginaire, l’un ultra libéral, l’autre communiste, je suis passé du culte du saucisson au végétalisme, et de manière générale je dis du mal des livres que je n’ai pas lus, avant de décréter qu’ils sont géniaux), mais n’ayez pas honte à changer d’avis, même radicalement.

3. Supprimer les stimuli verbaux et visuels (nombreux dans la société de spectacle post capitalistique dans laquelle nous vivons) qui vous conditionnent et vous empêchent de penser. Les neurones sont paresseux une fois qu’un circuit est activé, c’est très dur de le débrancher (ce que savent tous ceux qui ont essayé d’arrêter de fumer ou d’acheter des vestes chez Zara). Donc bien entendu éteindre la télévision, la radio, ne plus regarder les panneaux publicitaires, les pubs dans le métro, ou les vitrines des magasins, ne plus lire la presse (ne répondez pas « sauf le Monde Diplo quand même », personne ne lit le Monde Diplo, c’est écrit trop petit, et on ne comprend pas du tout comment l’article continue quand on change de colonne.)

4. Ne pas avoir d’avis sur tout. Eh oui il faut accepter de ne pas connaître un sujet et de n’en avoir rien à dire contrairement à ce que les une du Parisien (« Pour ou contre la privatisation des radars? ») ou les plateaux télés vous laissent penser. Acceptez de ne pas avoir d’opinion sur un sujet donné au lieu de vouloir donner à tout prix votre « avis » (qui ne sera que la ressassée des différents commentaires sur Facebook lus récemment). Reconnaître son ignorance n’a rien de honteux, c’est même par là que certains grands esprit mettent le début de la pensée.

5. Ne pas avoir peur d’être impopulaire, quitte à garder certaines de ses opinions pour soi (en attendant d’avoir changé d’avis). Plus vous pensez par vous même,  plus les mass media et la plupart des conversations mondaines vous exaspéreront (un phénomène déjà dénoncé par Socrate). Profitez en pour vous taire (on a toujours l’air plus intelligent quand on ne parle pas) et prenez le temps d’étudier vos semblables, ou de répéter mentalement la table de 87. Si vraiment vous craquez, vous pouvez toujours tenir votre journal en cachette comme Philippe Muray, et attendre votre mort pour qu’il soit lu avec dévotion (« Il avait donc tout prédit! »)

      6. Fréquenter des gens variés de milieux, d’âge et de professions différents. Quand on vit dans une bulle, même une bulle pleine de philosophes et d’intellectuels du sixième arrondissement, on se racornit vite. Ah oui et reconnaître les imbéciles (on a beau dire que chacun a toujours quelque chose d’intéressant à raconter, eh bien c’est parfois faux), et les fuir sans concession. Attention ils sont parfois surdiplômés, et emploient des mots compliqués.

7. Lire (faut-il vraiment élaborer?). De préférence les penseurs du passé (ils ont survécu au filtre du temps, en plus n’ayant ni Instagram, ni trajets en RER A, ils disposaient de beaucoup plus de quality time avec leur cerveau que nous), ou à défaut leurs fiches Wikipédia. Vous l’aurez peut-être compris en lisant ce blog, j’ai un faible pour les grecs (ils sont clairs et ils avaient tout compris), mais si votre truc c’est le taoïsme ou l’idéalisme allemand, go for it.

8. Avoir des discussions intéressantes (si possible ailleurs que sur FB) sur des sujets intéressants avec des gens intéressants qui ne sont pas d’accord avec vous (sinon ça tourne vite court). Si ça nécessite de couper les ponts avec votre bande d’amis du lycée dont l’unique centre d’intérêt tourne désormais autour des billets d’avions low cost ou des comparaisons de taux d’emprunts, eh bien tant pis.

9. Ne pas se prendre au sérieux. Ne pas croire qu’on a raison. Bien comprendre ce qui relève du démontrable en tant que tel et ce qui relève du « modèle de pensée » en d’autres mots de la croyance. Le livre de Thomas Kuhn La structure des révolutions scientifiques m’a beaucoup éclairée sur ce point. En fait à part les mathématiques (et encore rappelez vous le lemme de Zorn, à un moment il faut croire religieusement à un axiome pour que le système tienne), tous les modèles de la connaissances se heurtent à des « frontières », c’est à dire à des moments où il faut admettre des postulats. Ce n’est pas un problème, l’être humain fonctionne par représentations et croyances comme l’a brillamment expliqué Yuval Noah Hariri  (un type qui pense par lui même !) dans Sapiens, mais il faut bien se rendre compte qu’on vit dans un modèle qui relève de la croyance au lieu d’être persuadé qu’on a tout démontré et que le système tient tout seul.

10. Passer du temps seul(e) à exercer une activité délassante comme promener votre chien, broder l’intégralité des fragments d’Héraclite sur des serviettes de bains, tailler votre haie, ou écrire dans vos carnets, et en profiter pour réfléchir. Sans doute un des plus grand bonheurs de l’existence avec la tarte au citron, non?

6 réponses

  1. Je ne suis pas d’accord avec 2 trucs dans cet article:
    a) je connais des gens qui lisent le monde diplo (aux toilettes)
    b) se lancer dans la fabrication d’une tarte au citron est l’expérience la plus frustrante du monde (parole de nul en cuisine)

    • ah oui je ne sais pas les faire non plus, mais par contre j’en mange énormément, je peux donc te lister les dix meilleures tartes de Paris (indice :elles ne viennent pas toujours des pâtissiers chez qui elles sont à six euros pièce).

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