Quelques modestes pistes pour être plus créatif

Contrairement à ce qu’on peut penser, la créativité ce n’est pas réservé aux artistes. Je vois plutôt ça comme une qualité qui se cultive et qui peut irriguer et illuminer considérablement notre vie, même si on n’en fait pas son métier.

Mais, si, comme le dit la sagesse populaire, « les enfants sont très créatifs » (surtout quand ils ont fait du Pollock sur les murs avec le contenu de leur pot, où qu’ils ont construit « le plus grand labyrinthe du monde » avec vos 6000 CD sur le plancher du salon), les adultes semblent perdre cette qualité avec l’âge (ce qui explique que beaucoup de nos contemporains se passionnent pour les réunions de copropriété, l’optimisation fiscale, ou les soldes d’hiver), pour des raisons sans doute liées à la production de myéline dans les synapses (plus vous activez le circuit pavlovien qui vous fait réagir à une étiquette avec « -70% » agrafée à un bout de tissu, plus il prend le pouvoir sur vos pensées).

Heureusement, ce n’est pas perdu.

Pour commencer il y a deux livres qui sont pour moi la Bible de la créativité. « Libérez votre créativité » de Julia Cameron et « Le réflexe créatif » de Twyla Tharp (que j’édite NDLR, ceci étant un post promotionel éhonté).

Le livre de Julia Cameron est à mon sens bien plus important, mais il passe parfois mal auprès d’un public cartésien, qui n’adhère pas à sa vision « spiritualiste » de la créativité (vision qui me semble tout à fait compatible avec l’expérience décrite par la plupart des grands créateurs, mais bon en France, on préfère se tuer plutôt que de laisser les rênes à une entité extérieure à son cortex pré-frontal). En gros, même si on remplace ce qu’elle nomme « Dieu » (ou « la Source », si vous frayez avec les milieux new-age et que vous portez des colliers avec des pierres violettes pour « augmenter vos vibrations ») par « l’inconscient », comme plus d’un siècle de psychanalyse freudo-lacanienne nous ont habitué à voir dans le « ça » un monstre dangereux et hostile, qu’il s’agit de dompter, aux lumières du surmoi, il est difficile pour un esprit français de se reconnaître dans cette vision. Cela dit si la partie spirituelle du livre ne heurte pas votre Weltanschauung, alors foncez. Même si on peut piocher au hasard des pages des idées ou des phases inspirantes, je vous recommande vivement de suivre le « programme » en douze semaines (on peut prendre plus de temps pour le faire, mais je déconseille de le suivre en « accéléré »), c’est vraiment une expérience intense qui laisse des traces.

Le livre de Twyla Tharp est à mon sens bien plus adapté à un public cartésien, puisqu’elle laisse tomber l’aspect « magique » ou « surnaturel » de toute création, et se concentre sur les conditions et les moments de la création : les routines, les habitudes à prendre, que faire quand on a l’impression qu’on ne trouve aucune idée, où quand on est bloqué dans une fausse route… Venant de la danse, elle a un certain côté « mère tape dur » (lève toi à 5h et va faire tes étirements à la barre), qui parlera de façon certaines à tous ceux/ celles que la perspective de se lever à six heures du matin pour faire du fractionné stimule (ne levez pas au ciel, j’en connais).

En attendant voici les conseils que j’essaie de m’appliquer (sinon à quoi bon hein) :

1. Étant éditeur, je vais commencer par le premier : par pitié, ne demandez pas à votre art de vous faire vivre (ou alors pas tout de suite) : exercez un métier sans lien avec, pour avoir toute latitude à côté pour explorer tout ce qui vous amuse. Vivre de son art résulte d’un concours de circonstance entre le fait d’avoir atteint un certain niveau de maîtrise (ce qui demande de longues années d’apprentissage), et de rencontrer son public (je vous rappelle que Baudelaire a vendu 200 exemplaires des Fleurs du Mal). Toute la journée, je vois des gens qui rêvent d’être écrivains et qui ne le deviendront sans doute jamais (dura lex sed lex). Ca ne veut pas dire qu’on ne peut pas prendre beaucoup de plaisir à écrire, et j’encourage sincèrement chaque personne qui en ressent le besoin à le faire (mais pitié gardez vos créations pour vos carnets moleskine, avant d’avoir lu ces conseils). Mais devenir pro, et en vivre c’est tout autre chose. C’est tout à fait possible si vous pensez que vous êtes appelé à ça (en général, vous le savez), mais cela demande un tout autre niveau d’engagement, d’humilité et de tolérance à l’échec. Et de longues, longues années de travail.

2. Fréquenter des personnes créatives (en vrai parce que vous avez la chance d’en compter dans vos amis, ou sinon en virtuel grâce à leurs blogs, livres, correspondances ou compte instagram, ou toute autre méthode télépathique). Une personne créative ce n’est pas forcément quelqu’un qui exerce une profession créative, c’est une personne qui mène sa vie de façon créative. Nuance. Apprenez à les repérer et …inspirez vous d’elles.

3. Avoir toujours, mais alors toujours un carnet et un crayon sur soi. D’abord parce que quand vous avez une bonne idée à l’improviste, même si elle est géniale, vous allez l’oubliez si vous ne la notez pas. Ensuite si vous êtes une femme, vous êtes capable de faire deux choses en même temps, donc par pitié que ces longues heures de réunions dans le salle 4B574 servent au moins à quelque chose (les carnets m’ont permis de garder ma santé mentale quand j’étais en entreprise, surtout dans la salle 4B574, où les réunions s’avéraient particulièrement tuantes). Enfin je crois que les gens qui ont des vies réussies tiennent des carnets (même s’il s’agit d’une condition nécessaire mais non suffisante, comme on dit en mathématiques), le succès marketing phénoménal de la marque Moleskine repose d’ailleurs pas mal sur cette idée.

4. Avoir une routine (ça je ne le fais pas mais bon c’est peut être pour cela que je n’ai pas encore écrit la Comédie Humaine, cela dit ce conseil étant mainte fois répété, il doit avoir quelque valeur) : tous les jours à la même heure, prendre son appareil photo, ouvrir son ordinateur pour écrire, sortir ses crayons. Ou monter dans le RER B si votre objectifs est de faire de votre voyage en RER un moment créatif (j’ai bien publié des récits de voyage en métro alors tout est possible).

5. Accepter (et provoquer) les premiers jets nuls, les dessins moches, les photos ratées. Trop souvent on confond être créatif, et produire un truc génial qu’on va monter à tout le monde. Ca n’a rien à voir. Il faut accepter de passer beaucoup de temps dans la zone de la production nulle, et de produire sans se juger, pour pouvoir un jour produire quelque chose de bien.

6. Multiplier les expériences. On a parfois un rapport compliqué avec un médium artistique (par exemple vos parents vous ont obligé à faire dix ans de danse classique, ou vous avez été humilié dans la pièce de théâtre du lycée, ou largué par un photographe suffisant). N’hésitez pas à vous lancer dans un autre domaine qui vous attire mais dans lequel vous n’avez pas d’enjeu affectif : la pâtisserie vegan, l’argile, l’improvisation théâtrale, l’écriture de thriller, l’aquarelle, la danse tribale…

7. Il n’est jamais trop tard. Il n’y a d’âge limite pour rien en fait (dixit une personne qui a dû convaincre le vendeur de skate que, non, ce n’était pas pour ses enfants).

8. J’entends souvent me dire « oui mais moi je n’ai pas de passion, je ne vois vraiment pas quoi faire. » Alors d’abord la « passion » est souvent un gros prétexte marketing, pour ces pubs débiles avec des filtres roses où on voit des jeunes danser autour d’un feu de bois. La passion on a vu ce que ça a donné (relisez Phèdre). On ne vous demande pas d’être passionné, seulement intéressé ou vaguement curieux.

9. Quand vous êtes prêt à accepter les critiques (mais pas avant!!!) (ou pire le « c’est pas mal » de la personne gênée qui ne sait pas quoi dire) : montrez ce que vous faites. Il y a un temps pour faire les choses pour soi et un temps pour partager. Ouvrez un blog, photographiez vos créations sur Instagram, jouez un concert à votre famille (surtout si votre truc c’est la musique de le Renaissance, ça changera vos enfants de Stromae). En plus ça vous ramènera sans doute à un sain principe de réalité quand à vos espoirs de gagner The Voice, ou de rentrer dans la Pléiade de votre vivant, en tous cas pour cette année (voir le conseil numéro un). Mais gardez vous un contingent de fans totalement partiaux qui vous aideront à traverser les périodes de doutes (vos enfants par exemple si vous avez appris à dessiner Donald sans modèle, ou jouer le générique des Cités d’Or sur un synthé Korg, où vos collègues de bureau qui rient à gorge déployée à la moindre de vos punchlines, même quand tout vient du sketch de Louis C.K. vu la veille).

Voilà ! Si vous êtes sages, je vous ferai une démonstration de skate (je roule en ligne droite, en gardant un pied sur le sol (voire les deux et mon skate roule devant sans moi), ce qui peut paraître peu, mais pas si mal quand on sait que j’ai bien trois à quatre fois l’âge légal).

4 réponses

  1. Le paragraphe sur la passion m’a laissée à terre (de rire). Merci de nourrir ce blog de magie ! J’ai appris également un nouveau mot (allemand) grâce à toi, malheureusement je ne sais pas le prononcer. Je recommande également le livre de Julia Cameron qui est génial – hormis le fait que je n’ai pas assez de discipline pour faire le programme – argh échec argh jugement argh au secours je vais mettre mon collier en pierres violettes tout en faisant de la patisserie par nécessité émotionnelle

  2. toutes ces pistes me font un bien fou … Je me laisserais bien tenter par la lecture de Julia Cameron.
    En attendant c’est vrai que je puise pas mal de sources d’inspiration sur les blogs, les comptes IG et dans mes rencontres de chairs et d’os et bien souvent, je finis par faire des choses dont je ne me serais jamais imaginée capable … D’ailleurs, je suis la première à dire « je ne suis pas créative pour deux sous » ;-))
    A très vite !!!

  3. Julia Cameron aussi, ça me donne envie (je ne suis pas très attirée par l’austérité besogneuse de la culture cartésienne)… Mais il me semblait que, pour être créatif, il faut savoir sortir de sa routine, prendre de nouveaux chemins pour aller au boulot, accepter de se laisser porter par l’inconnu, tout ça tout ça?

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