Conseil aux auteurs qui envoient des manuscrits

Dans la vie d’un éditeur, la lecture des manuscrits alterne entre la joie profonde (rare) : quand on lit un texte qui nous plaît et qu’on rappelle l’auteur pour lui dire « oui », et le découragement intense (presque tout le temps). Je sais de source sûre que les auteurs se plaignent de leur côté que nous les éditeurs on serait méchants (trop), on ne lirait pas les manuscrits, et on ne publierait que nos amis. Pourtant franchement le rêve d’un éditeur c’est de trouver de bons manuscrits et de les vendre (si si).

Alors si vous ou votre cousine Gertrude avez publié un roman qui dort dans un tiroir, voilà mes conseils (je vous passe les évidences, comme suivre les consignes d’envoi de chaque maison, ou surveiller l’orthographe) :

– AVANT de vous mettre à écrire, pitié, lisez et relisez les grands auteurs et essayez de comprendre en quoi ils sont forts, que ce soit sur le style, la construction de l’intrigue ou le développement des personnages. Si vous écrivez de la romance, relisez « Autant en emporte le vent » ou « La Mousson », si c’est de la fantasy, reprenez Tolkien et David Eddings, et si votre rêve c’est d’être publié dans la blanche de Gallimard, relisez tous les auteurs publiés avant 1935 (ils ont survécu au passage du temps). L’erreur la plus fréquente des aspirants auteurs, c’est de lire des trucs pas terribles qui ont marché commercialement (eh oui il y en a), et de se dire « ça n’a pas l’air dur, mon blog est lu par 43 personnes tous les jours, moi aussi j’ai droit à ma chance ». Dans tous les cas je conseille de lire Maupassant : c’est un auteur facile à lire (ce n’est pas péjoratif), clair, bon styliste, et ses nouvelles sont des modèles de narration.

N’envoyez pas de nouvelles. Les éditeurs français ne publient pas de nouvelles sauf exceptions rares. Vous pouvez écrire des nouvelles pour vous entraîner, les publier sur votre blog, mais ne les envoyez pas à des éditeurs, cela diminue vos chances d’être publié de 95%.

– Si votre truc, c’est la littérature de genre (romance, thriller, sf, fantasy…), écrivez de la fan fiction (beaucoup). C’est un très bon exercice, et les forums de fan offrent un lectorat motivé et de très bonne qualité pour vous entraîner et améliorer votre prose.

Etudiez les livres de dramaturgie : Story de Robert Mc Kay, et La dramaturgie de Lavandier, par exemple. Apprenez à construire des personnages, développer une intrigue. C’est une technique et comme dans les autres arts (dessin, stylisme, photographie), ça s’apprend.

Faites relire votre œuvre à votre entourage surtout si vous connaissez de bons lecteurs autour de vous (un bon lecteur c’est quelqu’un qui lit beaucoup, pas votre mari qui veut avoir la paix et vous dit que vous avez du talent). Demandez leur d’être impitoyable. Écoutez leur critiques, et retravaillez.

– Une fois que vous pensez avoir fini, rangez votre manuscrit dans un tiroir et relisez le à froid trois mois après. Et faites comme Flaubert, lisez votre manuscrit une fois à voix haute en entier (vous n’êtes pas obligé de hurler par contre).

– Sur le style : éliminez 80% des adjectifs et des adverbes. A moins de vous appeler L.F. Céline, éliminez également points d’exclamations (sauf si un dialogue le justifie), et points de suspensions (personnellement j’arrête de lire dès qu’il y a plus de trois adjectifs dans le premier paragraphe). Ensuite si toutes vos phrases commencent par « Il » ou « Elle », reprenez votre copie (sauf référence voulue à Jean-Patrick Manchette).

– Au moment de l’envoi, accompagnez le d’une lettre (ou d’un mail) factuel. Pitié, pas d’humour, de poésie, ou de démonstration de votre virtuosité littéraire. Ce que l’éditeur veut savoir c’est qui vous êtes (succinctement, pas la peine de remonter à votre enfance, sauf si vous avez 12 ans et demi), si vous avez déjà publié ou écrit par ailleurs (blog, web…), le genre dans lequel s’inscrit votre livre. Un plus indéniable, c’est de rapprocher votre texte d’auteurs connus, sans excès non plus (« C’est la Divine Comédie mixée avec Stephen King »).

– Enfin sachez le même si ça fait mal : un éditeur préfère signer un auteur qui a l’avenir devant lui et qui pourra éventuellement publier beaucoup de livres par la suite. Donc ça ne se dit pas mais je vous le dit quand même : l’âge est un critère (par contre le monde littéraire est plus tolérant que celui du football ou de la danse classique, donc un « jeune auteur » peut tout à fait avoir 49 ans). Après une fois que vous êtes entré dans la cour des écrivains, il n’y a plus de limites, seul le gâtisme vous détrônera de votre place, ce qui est quand même un sacré avantage.

– Enfin ratissez large, envoyez votre manuscrit à une vingtaine d’éditeurs à minima. Il est vrai que par manque de temps, tous les éditeurs ne lisent pas tous les manuscrits, mais sur 20 éditeurs, au moins 15 vous liront, ce qui multiplie vos chances d’être édité. Si vous n’avez pas de réponse dans les trois mois, ne relancez pas, quand on lit un bon manuscrit, on appelle dans les 48h.

– Si vous n’avez pas eu de réponse, et que vous avez un lectorat potentiel (par votre blog, votre réseau), n’hésitez pas à vous auto-éditer, au moins en numérique (il suffit de quelques clics pour mettre un texte en ligne sur amazon). Si vous avez du succès, les éditeurs « papiers » ne manqueront pas de vous contacter pour rattraper leur erreur. Il vaut bien mieux s’auto-éditer que de signer de ruineux contrats à compte d’auteur….ou ne pas être édité du tout et maudire le monde littéraire qui n’a pas voulu de vous. S’auto-éditer en papier est également possible mais demande un peu plus de travail et d’argent.

Lisez et relisez On writing de Stephen King. C’est le meilleur livre que je connaisse sur le métier d’écrivain (lui aussi vous parlera des adjectifs).

 

 

6 réponses

  1. je ne sais plus écrire, je ne sais plus aligner trois mots (sujet verbe complément) qui aient du rythme, un sens, de la profondeur et l’étrange puissance de savoir transmettre une émotion. mais je suis heureuse que d’autres sachent le faire, que plein d’autres s’y essaient. parce que je sais encore lire… merci aux éditeurs de faire le tri.

  2. Très intéressant ce billet, qui me conforte dans l’idée que je suis… finalement très jeune (tellllllllement loin des 49 …).

    (j’ai mis deux fois des points de suspension, parce que t’aimes bien 😉

  3. Que de bons conseils. J’adorerais lire la Divine Comédie mixée avec S. King!
    J’ajouterais (si je peux me permettre) : relire des auteurs classiques non francophones.
    Des Russes (mais de ceux qui écrivent des histoires, pas des thèses) et des auteurs anglophones, qui ont souvent un excellent sens du rythme (qu’ont moins, à mon humble avis, les auteurs français).

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